The Veils - Nux Vomica

The Veils - Nux Vomica
Une pochette, mine de rien, c'est important. C'est la beauté de celle-ci qui m'a attiré dans les méandres tourmentés de la pop de The Veils.

Du groupe, on ne sait pas grand chose. Il y a ce néo-Zélandais, avec du charisme à revendre et un chapeau, qui chante comme au dernier jour, qui s'appelle Flinn Andrews. Pourtant, The Veils est avant tout un groupe anglais issu de la scène rock bouillonnante de Londres. Et puis il y a aussi cette signature sur Rough Trade, qui ne déçoit généralement pas...
Au petit jeu des références, on décèle les Smiths avec un "Advice For Young Mothers To Be" rappelant irrésistiblement le frétillant "Frankly, Mr Shankly". Et aussi Joy Division, pour le côté obscur du talent, "Jesus For The Jugular" par exemple. Il y a aussi eu des comparaisons à Jeff Buckley, à croire que la presse, les webzines sont prêts à sauter sur tout ce qui possède un noble vibrato pour en faire un noble héritier au sens large... Bref.
The Veils font pleurer, danser, pourraient emplir de pessimisme le Docteur Pangloss lui-même... tour à tour. Une sorte d'application musicale au concept d'ascenseur émotionnel. Tout l'art de ce groupe consiste à construire de gigantesques épopées sans créer de morceaux de plus de cinq minutes. Le tout avec des transitions inexistantes. Du nihilisme de "Pan", on s'envole pour "Birthday Present" sans mouffeter.

L'auditeur se fait valdinguer de ballades pop à violons mouillés vers des compositions hypnotiques à retardement, à déflagrations dévastatrices mais jouissives. Au final, Nux Vomica constitue une oeuvre parfaitement aboutie, où variété cohabite avec cohérence. Pour son deuxième album, The Veils, semble avoir déjà atteint le sommet de son art avec ses compositions le plus souvent habitées et orageuses.
# Posté le jeudi 07 septembre 2006 15:24

Syd Barrett

Syd Barrett
And I'm most obliged to you for making it clear
That I'm not really here

Syd Barrett. Le grand Syd Barrett. La quintessence du perdant magnifique. Finalement un grand enfant qui entra dans la morne folie adulte en 1968, lorsque son groupe s'apprêtait à atteindre des horizons prometteurs. Son groupe ? Pink Floyd.

1965. Le beau Syd rejoint Roger Waters, Rick Wright et Nick Mason. Qu'ils le sachent alors ou non, à l'instant où le charismatique dandy toucha sa première guitare et son premier micro, lors de la première répèt' du Pink Floyd avec Syd Barrett, la révolution psychédélique londonienne était en marche. D'abord des singles. Séduisants, certes, mais modestes. "Arnold Lane", avec son clip surréaliste peuplé de mannequins de vitrine démembrés, au bord de la mer. "See Emily Play", effervescent, majestueux, angélique. Autant parler d'un amuse-gueule traumatisant, car trop court.

The Piper At The Gates Of Dawn. un joli titre démontrant l'attrait particulier de Syd pour les contes de fées. C'est dans son livre de chevet, un ouvrage merveilleux pour enfant, qu'il est question d'un joueur du flûte aux portes du couchant. L'amorce du riff d'"Astronomy Domine" démontre, martellement de cymbales à l'appui, qu'en Angleterre la gentillette pop et le cradingue blues rock ne sont plus tout à fait de mise. Place au Psyché, aux Rêves En Tecnicolor De 14 Heures. Ici, une épopée cosmique aux allures de conte pour enfants. Composé pour l'essentiel par Syd Barrett, The Piper ... se constitue de deux faces distinctes, mais furieusement complémentaires. D'un côté, expérimentations inspirées par la SF chère au leader du groupe. De l'autre, de superbes pop-songs à la composition étonnamment libre et voyageuse. Gavé d'effets sonores, enregistré à Abbey Road dans le meme temps que le Sergent Pepper's Lonely Heart Club Band des Beatles, The Piper At The Gates Of Dawn reste un album éternel et fut une véritable révolution sonore. Montrant la voie à toute la génération anglaise de psychedelic rock-bands.

Il s'agit également de l'amorce du grandiose parcours de Pink Floyd, qui s'inscrit dans la continuité directe de ce premier disque. Parfois pop, toujours planant et expérimental, le son du groupe a évidemment changé mais conserve des traces inaltérables du talent de Syd Barrett.

1968. Le symbole vivant du psychédélisme anglais n'est déja plus que l'ombre de lui-même. Déstabilisé mentalement (consommation excessive de LSD pour les uns, extrême fatigue pour les autres), Syd quitte le groupe, devenu ingérable. Il enregistre deux albums solos très bons eux aussi, en dépit de l'état mental déclinant du songwriter. The Madcap Laughs (la même année) et Barrett (1970) sont deux perles pour tout amateur de folk/pop songs admirablement bancales, à la poésie hallucinée.

Depuis, plus rien. Reclus dans soon Cambridge natal, Roger Keith Barrett n'est plus qu'un citoyen lambda. Obèse. Absent. Quelques douloureux clichés nous rappellent sa présence. Où est passé le dandy talentueux tant en musique qu'en peinture, cette icône du voyage rock'n'roll, cet inventeur de l'interstellar overdrive ?
Celui a quitté notre monde depuis longtemps.

quelques 36 années plus tard, on apprend le décès physique de Roger Keith. Du diabète, nous dit-on. Qu'importe. Le corps a rejoint l'âme.

Lumière sur toi, diamant fou.
# Posté le mardi 15 août 2006 13:00

Dirty Pretty Things - Waterloo To Anywhere

Dirty Pretty Things - Waterloo To Anywhere
Dirty Pretty Things, c'est le nom que Carl Barât donne à ses soirées dans sa boîte londonienne. Aujourd'hui, c'est le nom qu'il a donné à son groupe, formé du Monsieur (guitare, chant), d'Anthony Rossomando (qui a déja officié en tant que guitariste de remplacement lors de la dernière tournée Libertines), de Didz Hammond (basse) et de de Gary Powell (batterie, ex-Lib).
La formation a fait son petit bonhomme de chemin en sillonnant les boîtes italiennes et françaises, avec notamment une soirée mémorable au Triptyque. La set-list se composait alors pour bonne part de reprises des Libertines, et d'un rock plutot brouillon et plutot peu convaincant.

Un début que l'on ne pourrait qualifier de décevant, malgré les espérances ardentes de nombre de fans, moi en premier. Waterloo To Anywhere fut enregistré pour bonne moitié aux Etats-Unis, le reste en (de moins en moins) perfide Albion. La pochette arbore une femme tourmentée, ténébreuse et nue. On s'attend à une orgie de compositions angoissées typiques de post-ruptures. Finalement, c'est un rock racé et fulgurant, la face la plus punk et, paradoxalement, la plus élégante des Libertines, qui se fait entendre. La plongée dans un Londres brumeux et puant d'opium est inévitable, meme si le crack et l'héroïne peuplent désormais les organes de Pete Doherty. Bref. "Doctors and Dealers" ne fait pas de doute.

Dans ce disque, des influences, des fantômes qui sautillent joyeusement le long de ces trop courtes 37 minutes. The Clash en première ligne, avec son punk teinté de reggae ("If You Love A Woman"), avec sa voix sexy et enragée. The Beatles, comme partout, avec des envolées mélofiques impropables, à la niaiserie grattée par la crasse dans "Gentry Cove". The Jam, avec son côté prolo et dansant. Finalement, David Bowie à la sauce anglaise, avec son côté dandy, sans glam. Car ici, tout est affaire de dandy, de cette classe toujours conservée, de cette impertinence délicieuse qui côtoie les riffs fulgurants. Un genre de disque en forme de Dorian Gray à qui l'on pardonnerait tout, même d'avoir signé sur une major.

Et en fin de compte, on a toujours tendance à se poser cette question débile et inévitable : Barat ou Doherty ? Doherty ou Barat ? Et la seule réponse qu'on puisse apporter est :

Ni l'un ni l'autre. Les deux. Meme séparés.
# Posté le dimanche 11 juin 2006 15:33

Ben Harper - Both Sides Of The Gun

Ben Harper - Both Sides Of The Gun
Voilà un bout de temps qu'on s'impatientait quant à une nouvelle livraison de Ben Harper. Il est vrai que le remarquable There Will Be A Light avait enthousiasmé les foules, mais les dents des athées grinçèrent face à ce torrent de bondieuseries, dont la qualité musicale est cependant incontestable.

Bref, la voilà cette livraison, et les amateurs en seront doublement satisfaits, puisque c'est avec un double album que Ben Harper refait surface. Both Sides Of The Gun est une montagne composée de deux versants distincts : l'un acoustique, rempli de ballades remarquablement abouties ; l'autre éléctrique, porteur d'un son jusqu'alors inconnu qui n'est pas sans rappeler celui que firent résonner nombre d'afro-américains dans les années 60. L'innovation en plus.

"Morning Yearning" annonce d'emblée la couleur de ce Both Sides Of The Gun : CD 1 en dévoilant une flopée de compositions d'inspiration "Waiting On An Angel", "Please Bleed", et j'en passe. A cette recette, qui fit la reconnaissance du grand Ben lorsqu'il nous souhaita la bienvenue dans le monde cruel, s'ajoute cette fois-ci un véritable orchestre. En effet, une ligne de corde vient étoffer une partie des morceaux, et le piano est étonnamment présent, rappelant un certain John Lennon par ses mélodies simples et somptueuses.
Cet ajout fait passer la guitare du statut de pièce charnière à celui de pièce intégrante des douces lamentations de Ben Harper. Le meilleur exemple de cette variété instrumentale est à mon sens "Reason To Mourn", ballade à base acoustique n'excluant pas une ligne de cordes, une guitare électrique, et un piano, donc.
Celui qu'on considérait déjà comme le gardien des racines musicales américaines semble dorénavant s'approprier celles de l'ensemble de la musique anglo-saxonne : l'approche mélodique de ce disque démontre que le White Album des Beatles a dernièrement fréquenté ardemment les pensées de Ben Harper.
La fantastique envolée que représente le premier côté du flingue s'achève dans un larmoyant "Happy Everafter In Your Eyes" qui opère un difficile atterrissage, un laborieux retour au Cruel World qui peuple notre quotidien.

Le spleen engendré par cette désagréable rechute est pourtant aisément guérissable :
1. S'emparer du CD 2
2. Le glisser dans sa chaine préalablement allumée
3. Appuyer sur le bouton lecture
4. Ecouter.

Le "Better Way" entamant l'ascension électrique du deuxième disque n'est pas moins évocateur que le "Morning Yearning" du précédent. L'éternelle Weissenborn, si discrète jusqu'alors, fait sa véritable entrée, soutenue par des choeurs gentiment désordonnés, tandis que Leon Mobley et ses percussions reprennent du poil de la bête en élaborant des figures rythmiques, fruits du roots et de mûres réflexions. On entend Ben Harper hurler comme rarement, un hurlement de ceux qui meurtrissent les oreilles tout en communiquant une détermination impressionnante.
Tour à tour, les genres défilent, passant du funk diabolique et racé au rock, le vrai le dur, celui qui fait des chanteurs vaguement country des invocateurs populaires capables de galvaniser autant une foule de beaufs texans que de puristes à l'oreille avertie. On croise par-ci le fantôme de James Brown, par là celui de Sly & the family Stone, Jimi Hendrix, Bob Dylan ... Autant d'artistes grandioses à leur façon, condensés habilement en un disque. Pourtant, un élément semble manquer à l'appel. Celui qui influença Ben harper, celui qui fit de lui "l'homme qui joue assis" : le blues. Il apparaît finalement à la huitième piste, diabolique et transpirant, conformément à l'admiration que voue l'artiste aux immenses bluesmen, tels Son House, Robert Johnson, et autres noms douloureux à oublier mais difficile à tous citer.
"Serve Your Soul" vient achever l'odyssée Harperesque que constitue Both Sides Of The Gun, pour une huitaine de minutes parfaitement représentatives du nouveau son de l'héritier des racines américaines. Un feeling blues, une énergie funk, une essence rock.

Malgré sa qualité et sa longueur incontestables, il serait difficile de taxer ce double d'"album de la consécration", Ben Harper étant depuis longtemps consacré aux yeux du public. Bien que sensiblement ancrée dans la continuité de son parcours, cette oeuvre constitue un véritable tournant dans l'approche musicale du grand Ben, un tournant détonnant et imprévisible, à l'image d'une arme à feu à la crosse de velours et au canon d'acier.
# Posté le mardi 04 avril 2006 17:35

Bob Dylan - Live 1966

Bob Dylan - Live 1966
Une légende ne se construit pas en une journée. Elle se ponctue de nombreux coups de foudres d'individus à musique, et de musique a individus.

Dans ce domaine, on peut considérer Bob Dylan comme un personnage particulièrement frivole. En 1965, il délaisse sa principale influence folk, Woody Guthrie, pour aller tâter une guitare electrique, et jouer, chanter, la liberté, l'injustice, la crise identitaire. Avec un groupe.

Le chef-d'oeuvre absolu est palpable, modulable, lorsque Dylan enregistre "Like A Rolling Stone" avec entre autres Al Kooper et Mike Bloomfield. L'électricité, donc. C'est en faisant irruption avec son groupe improvisé sur une scène traditionnellement folk du festival de Newport que l'imprévisible et prétendu folksinger provoque une véritable révolution sur la musique populaire. Evidemment, le son est plutôt désagréable (allez demander à des ingé-son folk de gérer un concert de rock) et une partie de la foule hurle au sacrilège, s'enfermant dans un purisme réactionnaire.

Ce bilan mitigé ne décourage pas Bob Dylan, qui lance une tournée internationale, avec un groupe nommé les Hawks, qui deviendra bientot The Band, pour promouvoir son approche singulière de la musique. Les concerts, sur un conseil du prudent Grossman, manager de Dylan, sont divisés en deux parties : la première acoustique, la seconde électrique. Un gouffre se forme rapidement entre la scène et les tribunes durant cette seconde période.

La plus mémorable et remémorée des prestations de Bob Dylan avec les Hawks est celle du Royal Albert Hall, Manchester, en 1966. Une schizophrénie se fait presque sentir dans l'esprit du charismatique chanteur, entre fragilité et sensibilité dans un premier temps, et rage, haine, spontanéité dans un autre. Une superbe poésie s'accolle et lie ces deux Dylan le temps d'un concert acclamé pour sa moitié et hué pour la suivante.

Ainsi, le public, outré par la performance chaotique du groupe en seconde partie de spectacle, proteste, tant que Dylan se fait interpeller par un individu d'une étroitesse, d'une primitivité de pensée déplorables : "Judas !". Vives réactions de l'audience. Sur quelques accords, Bob Dylan prend son temps avant de répondre, d'un mépris glaçant, terriblement sacré, "I don't believe you". C'est lorsque la basse se lance a sa poursuite qu'il termine sa phrase, qui en dit aussi, voire plus long qu'une tirade. "You're a liar !".

"Let's play fuckin' loud".

Une explosion se produit. On comprend à cet instant que l'existence, la persistance d'une légende se joue. "Like A Rolling Stone", final époustouflant. A cet instant précis, il n'était plus question d'aimer, de haïr, de déplorer, d'acclamer. Il était question de se taire, et d'écouter, d'un silence religieux, et de respecter le coup de maître joué par le maître lui même.

Judas était, sans nul doute, un puriste.
# Posté le vendredi 30 décembre 2005 15:54