Dans ce domaine, on peut considérer Bob Dylan comme un personnage particulièrement frivole. En 1965, il délaisse sa principale influence folk, Woody Guthrie, pour aller tâter une guitare electrique, et jouer, chanter, la liberté, l'injustice, la crise identitaire. Avec un groupe.
Le chef-d'oeuvre absolu est palpable, modulable, lorsque Dylan enregistre "Like A Rolling Stone" avec entre autres Al Kooper et Mike Bloomfield. L'électricité, donc. C'est en faisant irruption avec son groupe improvisé sur une scène traditionnellement folk du festival de Newport que l'imprévisible et prétendu folksinger provoque une véritable révolution sur la musique populaire. Evidemment, le son est plutôt désagréable (allez demander à des ingé-son folk de gérer un concert de rock) et une partie de la foule hurle au sacrilège, s'enfermant dans un purisme réactionnaire.
Ce bilan mitigé ne décourage pas Bob Dylan, qui lance une tournée internationale, avec un groupe nommé les Hawks, qui deviendra bientot The Band, pour promouvoir son approche singulière de la musique. Les concerts, sur un conseil du prudent Grossman, manager de Dylan, sont divisés en deux parties : la première acoustique, la seconde électrique. Un gouffre se forme rapidement entre la scène et les tribunes durant cette seconde période.
La plus mémorable et remémorée des prestations de Bob Dylan avec les Hawks est celle du Royal Albert Hall, Manchester, en 1966. Une schizophrénie se fait presque sentir dans l'esprit du charismatique chanteur, entre fragilité et sensibilité dans un premier temps, et rage, haine, spontanéité dans un autre. Une superbe poésie s'accolle et lie ces deux Dylan le temps d'un concert acclamé pour sa moitié et hué pour la suivante.
Ainsi, le public, outré par la performance chaotique du groupe en seconde partie de spectacle, proteste, tant que Dylan se fait interpeller par un individu d'une étroitesse, d'une primitivité de pensée déplorables : "Judas !". Vives réactions de l'audience. Sur quelques accords, Bob Dylan prend son temps avant de répondre, d'un mépris glaçant, terriblement sacré, "I don't believe you". C'est lorsque la basse se lance a sa poursuite qu'il termine sa phrase, qui en dit aussi, voire plus long qu'une tirade. "You're a liar !".
"Let's play fuckin' loud".
Une explosion se produit. On comprend à cet instant que l'existence, la persistance d'une légende se joue. "Like A Rolling Stone", final époustouflant. A cet instant précis, il n'était plus question d'aimer, de haïr, de déplorer, d'acclamer. Il était question de se taire, et d'écouter, d'un silence religieux, et de respecter le coup de maître joué par le maître lui même.
Judas était, sans nul doute, un puriste.
