Bref, la voilà cette livraison, et les amateurs en seront doublement satisfaits, puisque c'est avec un double album que Ben Harper refait surface. Both Sides Of The Gun est une montagne composée de deux versants distincts : l'un acoustique, rempli de ballades remarquablement abouties ; l'autre éléctrique, porteur d'un son jusqu'alors inconnu qui n'est pas sans rappeler celui que firent résonner nombre d'afro-américains dans les années 60. L'innovation en plus.
"Morning Yearning" annonce d'emblée la couleur de ce Both Sides Of The Gun : CD 1 en dévoilant une flopée de compositions d'inspiration "Waiting On An Angel", "Please Bleed", et j'en passe. A cette recette, qui fit la reconnaissance du grand Ben lorsqu'il nous souhaita la bienvenue dans le monde cruel, s'ajoute cette fois-ci un véritable orchestre. En effet, une ligne de corde vient étoffer une partie des morceaux, et le piano est étonnamment présent, rappelant un certain John Lennon par ses mélodies simples et somptueuses.
Cet ajout fait passer la guitare du statut de pièce charnière à celui de pièce intégrante des douces lamentations de Ben Harper. Le meilleur exemple de cette variété instrumentale est à mon sens "Reason To Mourn", ballade à base acoustique n'excluant pas une ligne de cordes, une guitare électrique, et un piano, donc.
Celui qu'on considérait déjà comme le gardien des racines musicales américaines semble dorénavant s'approprier celles de l'ensemble de la musique anglo-saxonne : l'approche mélodique de ce disque démontre que le White Album des Beatles a dernièrement fréquenté ardemment les pensées de Ben Harper.
La fantastique envolée que représente le premier côté du flingue s'achève dans un larmoyant "Happy Everafter In Your Eyes" qui opère un difficile atterrissage, un laborieux retour au Cruel World qui peuple notre quotidien.
Le spleen engendré par cette désagréable rechute est pourtant aisément guérissable :
1. S'emparer du CD 2
2. Le glisser dans sa chaine préalablement allumée
3. Appuyer sur le bouton lecture
4. Ecouter.
Le "Better Way" entamant l'ascension électrique du deuxième disque n'est pas moins évocateur que le "Morning Yearning" du précédent. L'éternelle Weissenborn, si discrète jusqu'alors, fait sa véritable entrée, soutenue par des choeurs gentiment désordonnés, tandis que Leon Mobley et ses percussions reprennent du poil de la bête en élaborant des figures rythmiques, fruits du roots et de mûres réflexions. On entend Ben Harper hurler comme rarement, un hurlement de ceux qui meurtrissent les oreilles tout en communiquant une détermination impressionnante.
Tour à tour, les genres défilent, passant du funk diabolique et racé au rock, le vrai le dur, celui qui fait des chanteurs vaguement country des invocateurs populaires capables de galvaniser autant une foule de beaufs texans que de puristes à l'oreille avertie. On croise par-ci le fantôme de James Brown, par là celui de Sly & the family Stone, Jimi Hendrix, Bob Dylan ... Autant d'artistes grandioses à leur façon, condensés habilement en un disque. Pourtant, un élément semble manquer à l'appel. Celui qui influença Ben harper, celui qui fit de lui "l'homme qui joue assis" : le blues. Il apparaît finalement à la huitième piste, diabolique et transpirant, conformément à l'admiration que voue l'artiste aux immenses bluesmen, tels Son House, Robert Johnson, et autres noms douloureux à oublier mais difficile à tous citer.
"Serve Your Soul" vient achever l'odyssée Harperesque que constitue Both Sides Of The Gun, pour une huitaine de minutes parfaitement représentatives du nouveau son de l'héritier des racines américaines. Un feeling blues, une énergie funk, une essence rock.
Malgré sa qualité et sa longueur incontestables, il serait difficile de taxer ce double d'"album de la consécration", Ben Harper étant depuis longtemps consacré aux yeux du public. Bien que sensiblement ancrée dans la continuité de son parcours, cette oeuvre constitue un véritable tournant dans l'approche musicale du grand Ben, un tournant détonnant et imprévisible, à l'image d'une arme à feu à la crosse de velours et au canon d'acier.